Franck Bouysse, par-delà bien et mal
- camillehaddad
- 22 août 2020
- 4 min de lecture
BOUYSSE Franck, Né d’aucune femme, 2019, La manufacture de livres, 336p.
L’histoire de Rose a tout de ces contes effrayants que –pour des raisons que je ne suis jamais parvenue à m’expliquer- on continue de raconter aux enfants au motif qu’ils appartiennent à un patrimoine que rien –à l’origine- ne leur destinait. Une jeune fille pauvre issue d’une famille de misérables paysans des Landes est vendue par son père à un riche maître des forges qui entend –pense-t-on- en faire sa servante. Si –aux premiers abords- l’intrigue est tout ce qu’il y a de plus banal, elle est menée avec un redoutable brio stylistique et un art du suspens qui rendent impossible l’interruption de la lecture.
Franck Bouysse est un romancier éminemment talentueux qui maîtrise tous les codes du roman social sans jamais tomber dans ses travers (misérabilisme, militantisme, relecture du passé au profit d’une cause contemporaine etc.). C’est étourdie que j’ai refermé l’ouvrage, aussi, je ne saurais trop recommander la plongée dans cette épopée qui nous conduit des tréfonds du malheur à l’espérance.
Une protagoniste vibrant au rythme de la nature
Lorsque le lecteur fait la rencontre de Rose, elle n’est qu’une très jeune fille d’à peine quatorze ans qui fait la découverte progressive de son corps et de ses changements. C’est dans les recoins de son intimité qu’elle entraîne un lecteur redoutant en permanence d’attenter à sa pudeur, à ses secrets. Franck Bouysse parvient à faire d’elle un personnage touchant à la naïveté immaculée, sans jamais la laisser sombrer dans la niaiserie. Elle est simplement nimbée d’une incroyable pureté.
La famille dans laquelle elle évolue est tout ce qu’il y a de plus modeste et de pourtant soudé. Les quatre filles du couple -rustre mais digne- qui nous est décrit sont unies par un lien extrêmement puissant, presque animiste. Ensemble, elles s’égayent dans les champs, s’ébrouent dans les forêts et y puisent leur substance. On s’imagine un monde bucolique où les travaux des champs succèdent aux promenades en forêt et à la cueillette des fleurs : les enfants vivent chichement, en harmonie avec la nature et une foi qui y est intimement liée. Ainsi, la page 64 : « Posées sur des brindilles, des mésanges curieuses agitaient leurs têtes charbonnées en observant la scène qui ressemblait à une toile d’un de ces peintres hollandais, maîtres du clair et de l’obscur, capables d’éterniser le geste dans une aura mélancolique ».

Après que Rose a rejoint la sordide demeure habitée par le maître et la vieille dans laquelle elle est claustrée, elle n’a de cesse de regretter cette proximité avec la terre, les éléments et les animaux. D’ailleurs, la dernière chose à lui procurer un ultime soupçon de joie n’est rien d’autre que la rencontre prodigieuse que lui permet Edmond –l’homme à tout faire du domaine et frère du tortionnaire qui y règne- avec la jument Artémis : « La jument s’est arrêtée de bouger. Je me suis remise à la caresser en lui disant qu’elle était belle, qu’elle était ce que j’avais vu de plus beau dans ma vie. Je me suis de nouveau rapprochée. Je pensais qu’elle était ce que j’avais rencontré de plus libre et de plus noble, aussi, même enfermée dans l’écurie, à croire qu’il y avait que les animaux pour atteindre cette forme de dignité, je me suis dit. » p. 125.
Plus tard après que le piège de ses maîtres s’est refermé sur elle, Rose passe sa première nuit en détention, à l’asile, et c’est encore la nature qui se rappelle à elle lorsque la morsure du torrent crépitant derrière la paroi de sa cellule la réconforte autant qu’elle lui fait prendre conscience de sa nouvelle distance avec le monde.
Une oscillation permanente entre Bien et Mal
Ce roman poursuit une précieuse réflexion sur les notions de Bien et de Mal qui –en permanence- se brouillent et se confondent. L’idée qu’une troisième voie puisse émerger entre les deux pôles de la morale apparaît assez précocement.
Elle est –tout d’abord- avancée par Gabriel, le prêtre qui sauve les carnets de Rose de l’ensevelissement, permettant ainsi au lecteur de plonger dans son récit. L’existence d’un entre-deux est une telle révélation pour lui qu’il en vient à interroger son rapport au sacré : « Je ne crois pas avoir jamais douté de la sainte parole. Ce n’est pas de Dieu dont il est question, mais des hommes et des femmes que j’ai eu à côtoyer tout au long de mon existence. Peut-être aurais-je dû me faire moine, pour ainsi moins endurer leur contact, les tourments de leur âme. Je me serais baigné dans mon propre silence, occupé à prier, méditer, lire les textes sacrés, examiner ma conscience au creux du grand mystère. Une forme de liberté, à mon sens bien supérieure à celle qui m’apparaît aujourd’hui comme asservie par ma foi ; et ce divin impôt que j’ai toujours payé, jour après jour, ne m’a jamais semblé aussi pesant que maintenant, dans cette conjonction où l’humain et le sacré ne veulent se mêler. »p. 16

La question d’une interpénétration de ces deux absolus se retrouve également chez certains personnages qui se placent à la croisée des idéaux-types. Tel est le cas d’Onésime, le père de Rose qui a commencé par la vendre pour assurer la subsistance de la famille avant de s’apercevoir que la culpabilité qui en a résulté lui était intolérable. Edmond, le frère de Charles, le maître des forges, ostracisé par ses parents incarne, quant à lui, une forme de bonté dans l’impuissance et la placidité.
Bien d’autres thèmes s’invitent encore dans ce roman universel. Il y est question d’emprise, de folie, d’amour filial et d’amour passion. En somme, c’est la vie entière qui est ici mise en scène et c’est précisément pour cela que Né d’aucune femme est un très grand texte.
Pour en savoir plus
Rencontre avec Franck Bouysse sur le plateau de l’émission « La Grande librairie » :
MARTINEZ Carole, Du domaine des murmures, 2011, Gallimard, 208 p. : un autre roman très puissant sur une trajectoire de femme brisée par l’enfermement et la condition maternelle
Le livre de MIRBEAU Octave, Le journal d’une femme de chambre et la formidable adaptation cinématographique qui en a été faite en 2015 par JACQUOT Benoît avec SEYDOUX Léa et LINDON Vincent : une œuvre qui relate l’effroyable condition des bonnes arrachées – au tournant du XIXe siècle- à leurs familles pour servir de riches employeurs n’hésitant pas à abuser d’elles.
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